La première école d’architecture traditionnelle d’Europe ouvre dans une ferme alsacienne

Étudiants en architecture et artisans restaurent une ferme alsacienne à colombages à Westhoffen, future école d’architecture traditionnelle.
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Loin des amphithéâtres aseptisés, la petite révolution se joue entre les ciseaux à pierre et l’odeur de la chaux fraîche. À Westhoffen, un village alsacien de carte postale, une poignée de passionnés relève un défi aussi fou que nécessaire : créer la première école d’Europe dédiée à l’architecture traditionnelle. Ce n’est pas un cours d’histoire de l’art poussiéreux, mais le retour d’une méthode de construction qui mise sur le contexte et la durabilité.


À retenir

  • Une première en Europe : l’association La Table Ronde de l’Architecture (T.R.A.) transforme une ferme du XVIIe siècle en école permanente, après des années d’écoles d’été itinérantes.
  • Une méthode, pas un style : l’architecture traditionnelle est une science (tékhnē) qui part du programme, du climat, de la topographie et des matériaux locaux avant de penser la forme.
  • Un cursus main et matière : l’enseignement remet le dessin à la main, la taille de pierre et la charpente au cœur de la formation d’architecte.
  • Construire pour des siècles : l’objectif est de former des bâtisseurs capables d’ériger des édifices beaux et adaptables, qui n’auront pas besoin d’être démolis dans 50 ans.
  • 77 % des personnes interrogées dans une étude YouGov disent préférer les bâtiments au style traditionnel plutôt qu’un style contemporain.

Un chantier-école pour sauver l’art de bâtir

Le projet a enfin trouvé un lieu. Depuis fin 2020, Nadia Everard et Noé Morin, les fondateurs de La Table Ronde de l’Architecture, cherchaient un site pour ancrer durablement leur vision. C’est désormais fait. Une ferme alsacienne à colombages, vieille de quatre siècles et située à Westhoffen, est en train de devenir une école à part entière, faite de pierre, de bois et de terre crue. Le déménagement prévu en 2026 change la donne pour cette association belge qui, jusqu’ici, itinérait de Bruges à Conques en passant par l’Italie ou l’Espagne pour dispenser ses écoles d’été.

Jeunes bâtisseurs sur un chantier-école à Westhoffen restaurent une ferme alsacienne à colombages avec pierres et poutres en bois.
La restauration du corps de ferme à Westhoffen sert de premier cours magistral aux futurs bâtisseurs.

La restauration du bâti existant sert de premier cours magistral. Ici, on n’apprend pas la théorie dans le vide, on la confronte tout de suite à la matière. Les fondateurs insistent sur ce point : il ne suffit pas de regarder un mur en pierre sèche sur un écran d’ordinateur, il faut sentir son poids, comprendre sa logique et anticiper son comportement face au gel. Pour les quelque 500 membres de l’association, artisans, architectes et historiens, ce passage à un lieu fixe vise à combler un manque réel dans l’enseignement européen, où les savoir-faire manuels ont souvent été relégués au rang de folklore.

De l’école d’été à l’institution permanente

Pendant des années, les étudiants étrangers désireux d’apprendre les ordres classiques ou la stéréotomie devaient se contenter de sessions intensives de trois à cinq semaines. Ces stages courts créaient une frustration : à peine le geste commençait-il à devenir juste qu’il fallait déjà plier bagage. Désormais, avec le soutien du réseau international INTBAU et d’une campagne de financement participatif, la T.R.A. veut créer un cursus continu. L’objectif est de faire de Westhoffen un lieu où des élèves de plus de trente nationalités pourront se former pendant plusieurs mois, voire des années, dans l’esprit du compagnonnage.

Un parrainage international pour un village alsacien

Le choix de Westhoffen ne doit rien au hasard. La région est un carrefour historique des cultures constructives européennes. Le projet dépasse largement les frontières françaises. En faisant renaître cette ferme avec des techniques ancestrales, l’école devient un cas d’école grandeur nature. Chaque poutre taillée, chaque enduit de chaux appliqué est une leçon. La présence du réseau INTBAU comme parrain fait de ce lieu un laboratoire pour penser la ville de demain. Il faut aussi résister à l’uniformisation des paysages, à ces zones commerciales standardisées qui poussent comme des champignons et défigurent nos entrées de ville.

La tradition, un remède logique contre le dogme moderne

Pour saisir la portée de cette école, il faut lever un malentendu. L’architecture traditionnelle défendue par la Table Ronde n’a rien à voir avec un pastiche de château Disney ou avec la nostalgie d’une France de carte postale. Il ne s’agit pas de coller des colonnes grecques sur un supermarché, mais d’appliquer une méthode rationnelle. La T.R.A. pose des questions simples, que l’architecte contemporain oublie trop souvent : quel est le programme du bâtiment ? De quels matériaux disposons-nous localement ? Quelles techniques conviennent à ce climat ? C’est ce que les Grecs anciens nommaient la tékhnē, cette alliance entre science et art où la beauté naît d’une construction logique.

Renouer avec l’intelligence du contexte

Concrètement, cette méthode commence par l’observation fine de la topographie et du microclimat. Un projet en Bretagne n’aura pas la même toiture ni la même inertie thermique qu’une maison en Provence. La tradition, c’est un dialogue avec l’environnement, comme un tailleur qui réalise un costume sur mesure au lieu de forcer son client à entrer dans du prêt-à-porter standardisé. Les fondateurs de l’école expliquent que cette logique contextuelle a été balayée par le dogme moderniste qui voulait imposer les mêmes volumes cubiques et les mêmes baies vitrées du nord au sud de l’Europe, sans se soucier du confort intérieur. Résultat : des bâtiments qu’il faut climatiser en été et surchauffer en hiver, rattrapés par la physique là où la tradition a toujours su composer avec elle.

La beauté par la justesse et non par le caprice

L’esthétique n’est pas un ajout cosmétique, mais la conséquence directe de la justesse technique. Un arc en plein cintre est beau parce qu’il exprime visuellement la façon dont les forces descendent vers le sol. Un débord de toit bien proportionné protège la façade de la pluie et offre une ombre agréable. L’architecture traditionnelle se méfie des gestes artistiques gratuits. C’est une science de la correspondance où la structure dicte la forme. Ce retour aux fondamentaux de Vitruve ou de Palladio, loin d’être réactionnaire, permet de concevoir des bâtiments qu’on ne cherchera pas à détruire, car ils seront simplement justes.

Un cursus où l’élève remet la main à la pâte

Le bruit du crayon sur le papier a remplacé le clic de la souris. Dans le programme pédagogique imaginé par la T.R.A., le retour du dessin à la main est la première étape. Les ordinateurs, capables de modéliser n’importe quelle courbe baroque ou structure complexe, ont fait perdre aux étudiants le sens des proportions. Pour retrouver un œil sûr, rien ne vaut des heures passées à tracer des colonnes toscanes, doriques ou corinthiennes sur une planche. L’étude de la géométrie et de la stéréotomie, la science de la coupe des pierres, réveille des réflexes que les logiciels de CAO ont tendance à endormir.

Élèves en architecture dans un atelier dessinant des colonnes classiques à la main et taillant des blocs de pierre à côté d’une charpente en bois.
Le cursus remet le dessin à la main et le travail de la matière au cœur de la formation d’architecte.

Mais l’école n’est pas seulement une salle de classe. C’est un atelier poussiéreux où les mains se couvrent d’ampoules. Les élèves apprennent à maîtriser la matière brute : tailler un bloc de pierre calcaire, assembler une charpente traditionnelle, monter un mur de briques ou même couler une dalle en terre crue. Cette formation pratique vise à combler le fossé entre le concepteur et l’artisan. Autrement dit, il ne faut plus dessiner des choses impossibles à construire ou incompatibles avec le comportement mécanique du bois massif.

Le règne du biosourcé et du circuit court

Le choix des matériaux est tranché. Ici, pas de béton pétrochimique ni d’isolants synthétiques dont on ne sait pas gérer la fin de vie. L’approvisionnement se fait en circuit ultra-court : la pierre vient de carrières locales, le bois des forêts alentour, et l’on expérimente le chanvre ou le liège pour l’isolation. Utiliser de la chaux plutôt que du ciment, c’est opter pour un liant qui respire, laisse les murs évacuer l’humidité et peut se recycler presque indéfiniment. Le cursus met les étudiants dans cette logique.

De la brique à la ville, penser global

Le savoir ne s’arrête pas à la porte de la ferme. Le cursus intègre un volet sur l’urbanisme vernaculaire. L’idée est de réapprendre à coudre un tissu urbain cohérent, fait de rues, de places et de jardins à échelle humaine. C’est un apprentissage des règles typologiques qui permettent de créer des quartiers marchables, agréables à vivre et non des alignements de barres impersonnelles. Pour beaucoup de professionnels, ces quelques semaines passées au sein de l’association offrent plus de pistes concrètes que des années passées dans des facultés focalisées sur la théorie critique ou la performance virtuelle.

Construire pour l’éternité face à l’impasse du jetable

Le succès de l’école tient à une idée simple, souvent oubliée : le bâtiment le plus durable est celui qu’on n’a pas besoin de démolir. La ferme de Westhoffen tient debout depuis plus de 300 ans. Ce n’est pas un hasard. La T.R.A. martèle que l’architecture traditionnelle est durable grâce à l’inertie thermique naturelle des murs épais. Ces murs assurent un confort intérieur stable, été comme hiver, sans recourir à des pompes à chaleur high-tech au bilan carbone discutable.

Le beau, rempart ultime contre la pioche des démolisseurs

Au-delà de la physique, il y a l’affect. Un bâtiment construit avec soin, aux proportions harmonieuses, suscite un attachement qui le protège de la spéculation. On ne démolit pas un bel immeuble haussmannien, on le restaure. L’école enseigne cette idée simple : l’esthétique protège. Plutôt que de construire des boîtes qui vieillissent en 30 ans et finissent en gravats, l’architecture traditionnelle propose des structures adaptables, réparables et transmissibles. C’est une réponse solide à la crise du logement, parce qu’elle crée des biens qui durent et traversent les modes. La Table Ronde de l’Architecture défend des bâtiments qui tiennent. En redonnant vie à ce corps de ferme alsacien, elle montre qu’une autre voie existe, loin des errements d’un modernisme déraciné. À Westhoffen, le futur de l’habitat prend déjà forme en bois, en chaux et en pierre.