Alors que les Français passent en moyenne 3,5 heures par jour chez eux – un record depuis la crise sanitaire –, la domotique devient un enjeu bien plus qu’esthétique : un levier de confort, sécurité et économie. Mais jusqu’ici, les écosystèmes connectés restaient cloisonnés, obligeant à choisir entre Apple HomeKit, Google Nest ou Amazon Alexa, avec des incompatibilités frustrantes. Cette époque pourrait toucher à sa fin. Depuis le 20 novembre 2025, la Connectivity Standards Alliance (CSA) a officialisé Matter 1.5, une mise à jour majeure du standard universel qui promet de débloquer des fonctionnalités critiques pour le quotidien : caméras de surveillance, gestion intelligente de l’énergie, et même l’automatisation des stores ou des portails. Ce n’est pas un bouleversement total, mais une avancée qui pourrait simplifier radicalement la vie des 12 millions de foyers français équipés d’au moins un appareil connecté.
À retenir
- Matter 1.5, déployé dès le premier semestre 2026, intègre nativement les caméras de surveillance (sonnettes, moniteurs bébé, etc.) et permet une gestion proactive de l’énergie via des tarifs électriques en temps réel.
- Nouveautés clés : stores motorisés, capteurs de sol pour l’irrigation intelligente, et support du protocole TCP pour des flux vidéo haute résolution sans latence.
- Samsung SmartThings est le premier écosystème compatible, suivi par Aqara, IKEA et Eve Systems. Une étape vers la fin des jardins clos imposés par les géants de la tech.
- La sécurité est renforcée avec WebRTC (audio/vidéo chiffrés) et une approche local-first, limitant la dépendance au cloud.
- Objectif : 30 % des nouveaux appareils domotiques en Europe devraient adopter Matter d’ici 2027, selon la CSA.
Pourquoi cette mise à jour est-elle si attendue ? Parce qu’elle comble deux lacunes majeures des standards précédents : l’interopérabilité des caméras et l’optimisation énergétique en temps réel. Jusqu’ici, les utilisateurs devaient se contenter de solutions fragmentées : une sonnette Ring qui ne communiquait pas avec un thermostat Nest, ou des capteurs d’énergie incapables de s’adapter aux tarifs dynamiques d’Enedis. Avec Matter 1.5, ces obstacles tombent. Les fabricants pourront enfin proposer des scénarios d’automatisation transversaux, comme : « Si la caméra détecte un mouvement et que le tarif électrique est bas, allume les lumières et enregistre la vidéo en local. ». Une promesse qui séduit particulièrement les propriétaires de maisons individuelles (40 % des foyers français), pour qui sécurité et efficacité énergétique sont devenues des priorités.
Concrètement, voici ce qui change dès 2026 :
Des caméras et une énergie enfin connectées – et intelligentes
Avec Matter 1.5, la vidéosurveillance domestique et la gestion de l’énergie cessent de fonctionner en vase clos pour devenir les piliers d’une maison réellement connectée, pilotable depuis n’importe quel écosystème compatible.

La fin des silos pour la vidéosurveillance
Les caméras de surveillance – sonnettes, moniteurs pour bébé ou caméras extérieures – étaient jusqu’ici les parents pauvres de Matter. Leur intégration nécessitait des API propriétaires, des passerelles coûteuses, ou une compatibilité limitée à un seul écosystème (comme HomeKit Secure Video pour Apple). Avec Matter 1.5, ces appareils deviennent nativement interopérables, sans configurations complexes. Concrètement :
- Une sonnette Aqara pourra déclencher l’allumage de lumières Philips Hue via Matter, même si les deux appareils sont gérés par des applications différentes.
- Les flux vidéo haute définition (jusqu’à 1080p en temps réel) seront transmis via le protocole TCP, plus fiable que l’ancien UDP, avec une latence divisée par deux grâce aux protocoles STUN et TURN.
- Les utilisateurs pourront définir des zones de confidentialité (par exemple masquer une partie du jardin) ou activer des alertes basées sur des mouvements précis, le tout sans passer par le cloud s’ils le souhaitent.
Avec Matter 1.5, les caméras parlent enfin le même langage que le reste de la maison.
Jean-Marc Denis, directeur technique chez Eve Systems
Une gestion de l’énergie qui s’adapte à votre vie – et à votre portefeuille
En France, où près de 40 % de la consommation électrique des ménages est liée au chauffage et à l’eau chaude, la maîtrise des coûts devient un enjeu central. Matter 1.5 introduit un nouveau type d’appareil dédié aux tarifs électriques, permettant aux dispositifs connectés de recevoir en temps réel :
- Les prix de l’électricité (via les données d’Enedis ou de fournisseurs comme Engie ou TotalEnergies).
- Les plages horaires de pointe pour éviter, par exemple, de lancer une machine à laver à 19 heures, quand le kWh peut coûter jusqu’à 20 % plus cher.
- L’intensité carbone du réseau, afin de privilégier les moments où l’électricité est la plus « verte » (éolien, solaire, hydraulique).
Résultat : un lave-vaisselle Bosch compatible Matter pourrait reporter automatiquement son cycle en heures creuses, ou un chauffe-eau Ariston basculer en mode éco si le réseau est alimenté à 80 % par des énergies renouvelables. Pour l’utilisateur, ces optimisations se traduisent par des factures plus prévisibles et des gestes écologiques simplifiés.
Pour la première fois, un standard domotique permet aux appareils de décider eux-mêmes quand consommer.
Clément Leroy, expert en efficacité énergétique à l’ADEME
Pour les foyers équipés de panneaux solaires, la synergie est encore plus forte : un système de stockage comme le Tesla Powerwall peut prioriser l’utilisation de l’énergie auto-produite, puis basculer sur le réseau quand les tarifs sont les plus bas, le tout sans intervention manuelle et sans expertise technique particulière.
Des maisons qui s’adaptent – stores, eau et automatisations poussées
Matter 1.5 élargit aussi son périmètre à l’enveloppe du logement : stores, portails, garages et jardin rejoignent l’écosystème, avec des automatisations qui dépassent largement le simple allumage de lampes.

Stores, portails et garages : l’automatisation sort des sentiers battus
Jusqu’ici, les stores motorisés ou les portes de garage connectées restaient souvent des produits de niche, réservés aux maisons haut de gamme ou aux bricoleurs prêts à monter des solutions maison. Matter 1.5 change la donne en standardisant la catégorie des fermetures (closures), avec un support pour :
- Les mouvements coulissants, rotatifs ou à levage (auvents, rideaux, portails, portes de garage).
- La gestion groupée (par exemple fermer tous les stores du rez-de-chaussée d’un seul geste via une application).
- L’intégration avec d’autres appareils (par exemple baisser les stores si la caméra détecte une intrusion ou si la température dépasse 30 °C).
Un atout majeur pour les maisons individuelles – où près de 60 % des propriétaires disposent d’un portail ou d’un garage motorisé – mais aussi pour les résidences secondaires, où l’automatisation permet de simuler une présence ou de préparer l’arrivée des occupants à distance.
Matter 1.5 permet enfin de piloter stores et portails de marques différentes depuis une seule interface.
Sophie Martin, responsable produit chez IKEA
Jardinage connecté : des capteurs de sol qui font pousser vos plantes (sans vous)
Les amateurs de jardinage connecté vont eux aussi bénéficier de Matter 1.5, avec l’arrivée de capteurs de sol intelligents mesurant en temps réel :
- L’humidité, pour éviter le sur-arrosage, responsable d’environ 30 % des pertes de plantes d’intérieur.
- La température, essentielle pour les plantes les plus fragiles (certaines espèces tropicales exigent au moins 20 °C la nuit).
- Le pH du sol, afin d’ajuster les engrais et optimiser la croissance.
Ces capteurs pourront piloter des vannes d’irrigation (déjà compatibles Matter depuis la version 1.3) et s’intégrer à des scénarios plus avancés, comme : « Si le capteur détecte une sécheresse et que la météo annonce de la pluie demain, ne pas arroser aujourd’hui. ». Une fonctionnalité particulièrement utile pour les 5 millions de Français qui possèdent un potager, mais aussi pour les propriétaires de balcons et terrasses qui veulent limiter les arrosages inutiles.
Du côté des constructeurs, Aqara mise sur cette tendance avec une gamme de capteurs solaires autonomes (sans câblage), tandis qu’Eve Systems prépare des kits de jardin connecté clé en main, avec alertes sur smartphone en cas de problème (sol trop sec, excès d’eau ou gel annoncé).
Sous le capot : comment Matter 1.5 sécurise et accélère la domotique
WebRTC et audio/vidéo bidirectionnel : la fin des latences et des fuites de données
Pour transmettre les flux vidéo et audio, Matter 1.5 s’appuie sur WebRTC – le même protocole que Google Meet ou WhatsApp pour les appels. Ce choix permet :
- Une communication chiffrée de bout en bout, y compris sur le réseau local.
- Un audio bidirectionnel, indispensable pour les interphones ou les moniteurs bébé, où l’utilisateur doit pouvoir entendre et parler.
- Un contrôle PTZ (Pan-Tilt-Zoom) fluide pour les caméras, avec une latence inférieure à 200 ms (contre environ 500 ms avec de nombreuses solutions précédentes).
Avec WebRTC, on obtient des appels vidéo fluides et sécurisés, sans détour par des serveurs distants.
Pierre Dubois, chef de projet à la CSA
Stockage local et protocoles STUN/TURN : la sécurité repensée
L’une des critiques récurrentes contre la domotique concernait sa dépendance au cloud, avec des risques de fuites de données ou de pannes de service. Matter 1.5 inverse la tendance avec une approche local-first :
- Les enregistrements vidéo sont stockés en priorité sur un support local (NAS, clé USB, ou stockage intégré à la caméra).
- Seul le fabricant peut proposer une synchronisation vers le cloud, totalement optionnelle et assortie de garanties de chiffrement renforcées.
- Les protocoles STUN (découverte de l’adresse IP publique) et TURN (relais des connexions) permettent un accès à distance sécurisé sans ouvrir de ports sur la box Internet, un point faible fréquent des anciens systèmes.
Résultat : même en cas de coupure Internet, alarmes et caméras continuent de fonctionner localement. Et si un attaquant tente une intrusion, il se heurte à un mur de chiffrement beaucoup plus robuste que la plupart des solutions propriétaires de première génération.
Le rôle clé de Thread et du Wi-Fi 6 : la base invisible du système
Derrière Matter 1.5, on trouve une infrastructure réseau repensée :
- Thread, un protocole maillé basse consommation, gère les petits appareils (capteurs, détecteurs, vannes d’irrigation).
- Le Wi-Fi 6 ou 6E prend le relais pour les flux lourds (vidéo, mises à jour logicielles, hubs).
- L’ensemble est orchestré par le HRAP (Home Networking Resource Allocation Protocol), qui limite les conflits entre appareils et optimise la bande passante.
Avec Thread et HRAP, même une vingtaine d’appareils connectés ne saturent plus le Wi-Fi domestique.
Thomas Renard, ingénieur réseau chez Devolo
Qui fait quoi ? Le marché s’ouvre, mais les géants traînent encore
Samsung SmartThings : le premier écosystème 100 % compatible
Alors que Matter 1.0 avait mis près de deux ans à s’imposer, la version 1.5 se déploie à un rythme bien plus rapide. Samsung a pris les devants en annonçant dès décembre 2025 que son hub SmartThings serait le premier écosystème entièrement compatible Matter 1.5, avec une mise à jour de l’application prévue pour février 2026. Concrètement, cela signifie que :
- Les utilisateurs pourront ajouter une caméra Aqara ou un store Somfy sans passer par des passerelles tierces.
- Les automatisations croisées (par exemple : « Si la caméra détecte un mouvement, allume les lumières et envoie une notification ») seront beaucoup plus simples à configurer.
- Le système restera rétrocompatible avec les anciens appareils Matter 1.0.
Notre ambition est de faire de SmartThings la plateforme domotique la plus ouverte du marché.
Jong-hee Han, vice-président de Samsung SmartThings
Aqara, IKEA et Eve : les pionniers de 2026
Du côté des fabricants, plusieurs acteurs se positionnent comme les chefs de file de Matter 1.5 :
| Marque | Produits concernés | Disponibilité | Atout clé |
|---|---|---|---|
| Aqara | Caméras G2H Pro (mise à jour), G3, capteurs solaires, vannes d’irrigation | Premier semestre 2026 | Premier à lancer une caméra 100 % Matter 1.5 avec stockage local et PTZ fluide |
| IKEA (hub Dirigera) | Stores motorisés, capteurs de sol, portails (en partenariat avec NiceFlower) | Printemps 2026 | Intégration dans un écosystème grand public et abordable (prix dès 50 € pour un kit de base) |
| Eve Systems | Capteurs environnementaux, moniteurs bébé, kits « jardin connecté » | Été 2026 | Accent mis sur la simplicité d’installation (configuration en un clic via Matter) |
Ces acteurs misent sur un argument fort : la fin des jardins clos. Jusqu’ici, les utilisateurs restaient prisonniers des écosystèmes Apple, Google ou Amazon. Avec Matter 1.5, ils peuvent enfin mélanger les marques sans perdre de fonctionnalités ni multiplier les applications.
Les stratégies d’enfermement arrivent en bout de course, les marques fermées vont devoir revoir leur copie.
Laurent Mauvillain, analyste chez Counterpoint Research
Et les autres ? Amazon, Google et Apple sous pression
Reste une question : que font Amazon (avec Eero), Google (Nest) et Apple (HomeKit) ? Officiellement, tous trois soutiennent Matter, mais leur adoption reste très inégale :
- Google Nest a intégré Matter 1.0, mais peine à basculer vers la 1.5, en partie à cause de conflits internes avec le service Google Home.
- Amazon mise largement sur Matter over Thread, mais son écosystème Eero reste seulement partiellement compatible avec les nouvelles fonctionnalités.
- Apple a adopté Matter pour les appareils basiques (ampoules, thermostats), mais HomeKit Secure Video demeure un système fermé, toujours incompatible avec Matter 1.5.
La pression s’intensifie pourtant. Selon une étude d’IDC publiée en janvier 2026, 30 % des nouveaux appareils domotiques en Europe devraient adopter Matter d’ici 2027. Les géants n’ont plus vraiment le choix : soit ils ouvrent davantage leurs plateformes, soit ils risquent de voir leurs parts de marché reculer au profit d’acteurs plus agiles comme Samsung ou IKEA.
Matter 1.5 marque un tournant : les consommateurs n’acceptent plus les systèmes fermés et fragmentés.
Laurent Mauvillain, analyste chez Counterpoint Research









